Le Blog de Sacrebopol

GENERAL PAUL MUKOBO MUNDENDE

Retour sur l’Histoire : Le général MUKOBO s’explique (1ère partie)

Le général Mukobo Mundende Paul fait partie de la première promotion des étudiants congolais admis à l'Ecole Royale militaire de Belgique à Bruxelles. Au sein de l'armée zaïroise il a occupé entre autres la fonction de chef d'état-major des forces terrestres à l'arrivée d'AFDL. Un parcours semé d'embûches sous l'ère Mobutu, ayant conduit à de nombreuses relégations. Aujourd'hui il réside au grand duché de Luxembourg où nous l'avons rencontré Nous avons tenté de comprendre la genèse de nos forces armées…

mediacongo.net (MCN) : Général Mukobo, avant toutes choses pouvez-vous présenter ?

Général Mukobo (GM) : Je suis né en 1937. J'ai fait l'école des moniteurs à Kikwit de 1950 à 1955. J'ai ensuite enseigné deux ans au petit séminaire de Kinzambi (Bandundu) avant d'entrer à l'école d'éducation physique de Kinshasa (1957-1960).
Les officiers belges sont venus recruter pour l'école des sous-lieutenants qui devait s'ouvrir à Kananga en 1960, mais la tension étant vive à l'approche de l'indépendance, les autorités politiques, administratives et surtout militaires nous ont proposé d'aller à l'ERM(Ecole Royale Militaire ) à Bruxelles, dans le but principal de montrer à l'accession du pays à la souveraineté que la formation était bien avancée. C'est ainsi que le 23 avril 1960 nous avons atterri à Bruxelles.
Nous étions en tout 21 étudiants africains ( 16 congolais, 3 burundais et 2 rwandais). Nous avons fait 6 mois à l'école des cadets pour préparer l'examen d'entrée à l'ERM. Il faut dire qu'en septembre 1960 nous étions les tout premiers africains à entrer à l'ERM.
L'ERM dispensait une formation universitaire (polytechnique) et ensuite il était possible de faire l'Ecole d'Armes qui approfondissait les techniques et réalités de guerre.
Des 16 congolais que nous étions 15 ont fini l'ERM et un a abandonné. Quant aux autres camarades les choses ont été un peu plus compliquées :
Sur les deux rwandais, l'un, GAHIMANO Fabien a terminé les 3 années à l'ERM et il est rentré juste après. Il avait été un moment commandant de l'école militaire de Butare. Pour MAKUZA, l'autre rwandais, d'origine tutsi, il a dû s'exiler à cause de la haine contre les tutsis, un hutu étant au pouvoir.
Quant aux trois camarades burundais leur parcours a été encore plus différent. En 1962 lors des vacances au pays (on passait les grandes vacances dans nos pays respectifs), ils y ont été retenus. L'un, MICOMBERO (se prononce Mishombero) Michel, est d'ailleurs devenu président du Burundi. Le second, ironie de l'histoire, a été condamné à mort par MICOMBERO et le troisième est encore en vie à ce jour.

MCN : Quelle a été la suite après l'ERM ?

GM : Voilà, je l'ai dit plus haut, sur les 16 congolais, 15 ont fini l'ERM. Après l'ERM, 7 sont rentrés au pays et les 8 autres, moi y compris, nous avons poursuivi avec l'école d'armes pour devenir officiers fantassins. Nous avons été repartis à différentes écoles d'armes suivant la spécialité :
- OMBA (a fait l'administration à Malines)
- ELUKI (infanterie à Arlon)
- VUADI (infanterie à Arlon)
- IPOMA (quartier-maître et transport à Leuven)
- ILELA (Gendarmerie à Bruxelles)
- NDJATE (Blindés à Stochem près d'Arlon)
- Et moi, MUKOBO (Ordonnancement, mécanicien véhicule, armement et munitions à Tournai)
Après l'école d'armes nous sommes rentrés au pays.

MCN : Et votre parcours au pays ?

GM : Eh bien, quand nous sommes arrivés à Kinshasa en octobre 1964 , le général Mobutu ne nous a pas affecté conformément à nos formations respectives. Ainsi, ELUKI, VUADI,IPOMA et moi, avons été envoyés à la base de Kitona (Bas-Congo) pour former les nouvelles recrues de l'infanterie.
La première année nous avons formé le premier bataillon infanterie et le 2ème bataillon commando.
La seconde année nous avons été dispersés.

En 1967 j'ai été nommé directeur général de l'organisation et de l'instruction au ministère de la défense nationale, j'ai occupé ce poste jusqu'en 1970. C'est durant cette période que la plupart des écoles militaires du pays ont été créées sous ma direction

- Ecole des chauffeurs et des mécaniciens (Kinshasa)
- Ecole d'ordonnance pour former les réparateurs d'armement et de " munitions " (Kinshasa )
- Ecole de génies (Mbanza-Ngungu, Bas-Congo)
- Centre d'entraînement commando (Kota Koli, Equateur)
- Ecole des troupes blindées (Mbanza-Ngungu, Bas-Congo)
- Ecole de commandant et d'Etat-major (en 1969 à Kinshasa)
- Ecole de formation d'officiers (EFO à Kananga)
- Centre d'instruction/d'entraînement des troupes aéroportées (CETA en 1968 à Kinshasa)

En 1970 j'ai repris mes fonctions dans ma spécialité d'officier d'ordonnancement à la grande base logistique du pays à Kinshasa (camp Kokolo).

De 1972 à 1973 j'ai été instructeur au centre supérieur militaire afin d'apprendre la fonction d'officier à la plupart des " officiers " de l'armée zaïroise (FAZ), qui étaient à vrai dire, des civils habillés en militaire (ce n'est pas une insulte mais un fait !). Les années qui suivirent l'indépendance, plusieurs avaient été nommés officiers pour des motifs politiques et parce qu'il fallait combler un vide.

En 1973 j'ai été affecté à Lubumbashi comme chef d'Etat-major. J'en ai profité pour faire une licence en relations extérieures à l'Université de Lubumbashi (UNILU) comme étudiant libre. Malheureusement ce diplôme n'avait jamais été reconnu par l'armée.

En 1975 il y a une ordonnance présidentielle qui a dissout la force terrestre. Toutes les anciennes unités devenaient des unités " gendarmes ", et il fallait refaire les unités d'infanterie. Je pense que cette décision a, entre autres, été à la base de désorganisation de l'armée. Nous avons alors commencé le recrutement et nous avons créé la 1ère division qui était la 1ère division KAMANYOLA sous le commandement du général BOTETE.

En 1977 la guerre éclate au Katanga. C'est la guerre des 80 jours ou Kolwezi I. Des bataillons ont vite été créés et on leur a donné les noms des généraux qui les commandaient, il y avait donc les bataillons VUADI,TSHIBANGU,SHABANI et MUKOBO (le mien). C'est alors que j'ai manifesté mon premier désaccord sur la méthodologie appliquée. Parmi des lacunes opérationnelles durant cette guerre il y avait notamment le fait que les officiers qui commandaient les troupes, ne savaient pas lire les cartes et ne connaissaient pas les armes utilisées par l'ennemi. Pour le petite anecdote, j'ai croisé des hommes (officiers et soldats) en débandade prétextant que l'ennemi possédait des armes sophistiquées qui produisaient des éclairs et des grands bruits…après vérification ces fameuses armes n'étaient autres que des pétards et feux d'artifices que les rebelles lançaient, étant sûrs de leur effet dissuasif.
De mon côté j'ai commandé l'axe Kolwezi-Dilolo. J'ai reçu deux compagnies ( 120 hommes). Le commandement m'a été retiré parce que j'avançais trop vite au goût de certains. Eh bien oui, parce que certains, qui n'étaient pas au front ou du moins ne se battaient pas, ne voulaient pas voir s'arrêter le double traitement lié à l'état de guerre.

Bref, Pour me " récompenser " après cette campagne, j'ai été envoyé à l'école de guerre à Bruxelles. Nous étions à cinq. ELUKI avait fait la même école en 1975.

A mon retour j'ai été nommé chef d'Etat-major adjoint de la force terrestre. A nouveau j'ai commencé à avoir des ennuis. En fait, au retour de l'inspection nationale effectuée par le chef d'Etat-major, nous avons constaté des fraudes. Il y avait en effet des unités qui déclaraient 1800 personnes mais n'en comptaient en réalité que 800…le reste permettait a certains officiers de mener le train de vie d'hommes d'affaire. Il était donc " normal " que mon action suscite un malaise auprès de certains officiers. J'ai donc été envoyé en région comme chef d'Etat-major de la 1ère région militaire (les deux Kasaï et le Katanga). J'ai continué à circonscrire le nombre de militaires de la région militaire sous mon commandement. J'ai été nommé commandant de la division Kamanyola (à Kolwezi), j'y ai introduit les cantines avec les moyens de bord.

À suivre…




Interview réalisée par TIX
8/08/2005

Retour sur l’Histoire : Le général MUKOBO s’explique (suite et fin)

Il y a quelques temps, nous avons eu le privilège d'aborder le général Paul MUKOBO, surnommé " Niama na etumba " (Bête de guerre) et sur qui sont fondés plusieurs légendes et mythes. Cet ancien officier des FAZ (Forces Armées Zaïroises) avait mené avec succès plusieurs campagnes militaires et avait entre autres occupé les fonctions de chef d'Etat major des forces terrestres et celui chef d'Etat-major général adjoint. Vivant isolé du monde politique et malgré sa discrétion, il vient de nous accorder une seconde interview qui referme ainsi cette petite fenêtre ouverte sur l'histoire récente des Forces Armées de la République Démocratique du Congo.

INTERVIEW

Général Mukobo (G.M.) : Lors de l'éclatement de la deuxième guerre de MOBA en 1984, appelée MOBA II, je fus désigné commandant des opérations. A la fin des opérations qui ont mis fin à la rébellion qui durait depuis plusieurs années dans la région du lac Tanganyika, je fus nommé Chef d'Etat-Major de la Force Terrestre des FAZ (Forces Armées Zaïroises). L'année avant cette nomination, je reçus une invitation du Chef d'Etat-Major de la Force Terrestre belge pour un voyage d'études au sein de l'Armée belge. Cette invitation n'avait pu être honorée à cause de la guerre de MOBA II, mais, elle fut réitérée en 1986.
C'est ainsi qu'en juin 1986 je me suis rendu en Belgique pour un séjour d'études. J'étais accompagné de deux officiers supérieurs des FAZ. Lors de mon séjour, le Haut Commandement belge me remit, pour la Force Terrestre Zaïroise, un lot de matériel militaire au profit de l'Ecole de sous-lieutenance de la Base de KITONA, située dans la Région du Bas-Zaîre (actuel Bas-Congo). Il s'agissait de vieilles armes (A/FN .30), des mortiers 120 mm, quelques équipements du génie et de transmissions qui n'étaient plus utilisés dans l'Armée belge et dont la plupart datait d'avant la seconde guerre mondiale. A mon retour au pays, je fis un rapport et l'adressa à qui de droit. Quelques mois plus tard, un premier lot de ce matériel arriva et fut stocké aux dépôts de l'Etat-major de la Force Terrestre. Les armes et les munitions arrivèrent par bateau ( le M/V Fabiola) lors du voyage officiel du ministre belge de la défense Monsieur François-Xavier de Donnea. A l'arrivée de ce second lot de matériel, qui fut également acheminé à l'Etat-major des Forces Terrestres, une machination fut montée contre ma personne. La machination me coûta une relégation à Isangi (Province Orientale).

mediacongo.net (MCN) : Quelle était la machination en question ?

G.M. : D'abord, il y a lieu de reconnaître qu'un climat de suspicion régnait au sein des FAZ depuis le fameux coup des " terroristes " de 1978 qui coûta la vie à plusieurs officiers, entraînant l'épuration de l'armée des officiers originaires de Régions considérées comme suspectes.
Les officiers appartenant à ces régions étaient traqués et très étroitement surveillés. L'arrivée des armes (le second lot) fut l'occasion rêvée pour certains officiers généraux zaïrois, exerçant les plus hautes fonctions dans la hiérarchie militaire, de fomenter leur coup en m'accusant de vouloir monter un coup d'état. En fait Il circulait une rumeur sur l'imminence de ma nomination à un poste stratégique des FAZ (chef d'Etat-Major Général des FAZ ou Secrétaire d'Etat à la Défense Nationale), ce qui indisposa non seulement les responsables occupant ces fonctions, mais aussi les officiers hauts gradés, originaires des (deux) régions " élues " qui ne pouvaient tolérer qu'un officier général d'une autre région exerce ces fonctions. Et pourtant personne n'ignorait qu'il s'agissait de vieilles camelotes abandonnées depuis des décennies dans les armées européennes et destinées à la destruction. Mais ces camelotes pouvaient servir dans les FAZ qui accusaient une carence totale en matériel d'instruction. Dans certains camps d'instruction, le soldat ou l'officier en formation devait faire appel à ses fibres vocales pour simuler le tir d'un fusil.

MCN : Mais même s'il s'agissait de vieilles armes ? N'existe-t-il pas des mécanismes, des accords entre Etats en pareil cas ?

G.M. : Certainement . mais dans le cas d'espèce, il s'agissait d'un don que le Chef d'Etat-Major de la Force Terrestre belge faisait à son homologue dans le cadre des relations amicales qui existaient entre les deux armées. Ce matériel n'était pas accordé au général Mukobo en tant un individu, de plus, le Chef d'Etat-Major de la Force Terrestre belge n'avait pas agi sans le consentement de ses supérieurs. Il avait eu l'avale du Chef d'Etat-Major Général et du Ministre de la Défense Nationale belge. Quand je suis arrivé au pays, j'ai fait un rapport avec la liste détaillée du matériel que j'ai adressé au Secrétaire d'Etat à la Défense Nationale et au Chef d'Etat-Major Général des FAZ. Il n'était donc pas question d'une affaire traitée en coulisse, tout était fait par voie officielle.
Certains officiers espéraient qu'une fois l'affaire arrivée aux oreilles du Maréchal, celui-ci déciderait ou plutôt ordonnerait ma traduction en cour militaire dont ils avaient la direction. Ainsi, la cour militaire allait siéger en cour martiale et me condamnerait à mort. La sentence prononcée, l'exécution expéditive ferait le reste. Malheureusement pour eux, le Président Mobutu exigea une enquête qui se solda par un non- lieu. Mais, je fus tout de même relégué à l'intérieur du pays, loin de Kinshasa. Il a fallu attendre la chute du mur de Berlin et la vague des démocraties en Afrique pour que je recouvre la liberté après quatre années e relégation à Isangi dans la Région du Haut-Zaïre (Province orientale).
Mon retour dans la vie normale avait coïncidé avec l'organisation de la Conférence Nationale Souveraine du Zaïre. Je fus également réhabilité et je pris part à la Conférence, tout en restant militaire sous la surveillance de l'Etat-Major SARM (Service d'Action et des Renseignements Militaires). C'est ainsi que quelques mois après les pillages de septembre 1991, j'ai été nommé commandant de la 7ème Région Militaire dont l'Etat-Major se trouvait à Mbandaka.

MCN : Vous venez de parler des pillages. Peut-on savoir quel rôle ont joué les FAZ dans ce chaos ?

G.M. :
Ce sont les militaires qui ont orchestré les pillages. Les pillages étaient le résultat de la misère du soldat zaïrois qui ne pouvait plus nouer les deux bouts du mois avec son maigre solde (pour peu qu'il soit payé).
Le fait le plus important à épingler est que depuis des années déjà, les FAZ n'étaient plus une armée au sens propre du terme. Sans entrer dans les détails, les FAZ étaient devenues une institution à vocation sociale où on trouvait des militaires dont les enfants et les petits enfants s'enrôlaient comme soldats. L'entraînement et l'instruction du militaire ne se faisaient plus. Les hauts responsables militaires se consacraient au commerce et à dénigrer les officiers qui essayaient de donner un sens au métier du soldat.
L'équipement faisait totalement défaut. Les bataillons ne disposaient plus de véhicules. Les armes, dont la plus part étaient celles de la Force Publique étaient disparates ; les militaires restaient des années sans effectuer des tirs. Certaines unités des FAZ étaient commandées par des officiers sans formation d'officiers. Ces officiers ont été catapultés au sommet de la hiérarchie militaire pour occuper des fonctions qu'ils ne méritaient pas, n'ayant par reçu la formation et n'ayant non plus pas l'expérience nécessaire. Dans cette bouillabaisse, si vous permettez l'expression, la confusion régnait à tous les échelons.
Pour répondre à la question posée, il est clair qu'aucun officier n'a joué un rôle, ou plutôt n'a pris l'initiative de stopper les pillages. Dès le déclenchement des pillages, les officiers se sont terrés chez eux. D'ailleurs aucun officier ne pouvait prendre le risque de se retrouver au milieu des militaires qui pillaient. Parce que, déjà, le commandement n'était plus homogène.
Les militaires n'obéissaient qu'aux chefs de leurs unités respectives. Je me suis retrouvé seul dans les cohues et la panique qui régnaient dans la ville. J'ai failli laisser ma peau dans ces pillages parce les militaires interpellés me menaçaient avec leurs armes alors que je n'en possédais pas, par principe personnel devant les situations difficiles. Les pillages ont pris fin parce que les militaires s'étant servis sont rentrés dans leurs casernes et laisser la place aux civils.
Aucune action n'était envisagée par la hiérarchie militaire. Tout est rentré dans l'ordre spontanément sans aucune intervention de l'autorité de tutelle. Personnellement, j'ai pris l'initiative de demander au Ministre de la Défense nationale de sonner l'alerte dans les camps afin que les militaires en vadrouille regagnent leurs casernes. Le Ministre a jugé l'initiative pertinente mais pas de sa compétence : " il faut l'accord du chef de l'Etat " dit-il. Une preuve de plus pour montrer qu'aucun chef militaire n'avait le commandement sur les troupes. Chacun devait se référer au Commandant Suprême des FAZ. L'armée avait atteint un tel degré de désorganisation qu'il n'y avait plus d'unité de commandement qui constitue pourtant le fondement de toute armée digne de ce nom.

MCN : Sans entrer dans les détails, oublions les tracasseries de la vie courante, comment expliquez-vous la débâcle des FAZ devant les troupes de l'AFDL ? Vous avez été surnommé "Niama na etumba" et vous étiez au sommet de nos forces armées !

G.M. : La réponse à cette question n'exige pas une connaissance approfondie de l'armée. Elle se trouve dans l'adage cher aux hommes en uniforme qui dit :" Qui veut la paix, prépare la guerre. " Paraphrasant le généralissime Carl von Clausewitz, nous avons dit que la guerre est une continuation de la politique sur le théâtre opérationnel lorsque la diplomatie et la politique ont échoué, avec d'autres moyens, c'est-à-dire les armes.
Dans le cas de notre beau et cher pays le Zaïre, aujourd'hui Congo, la politique incarnait déjà le mal dans la gestion de l'Etat. Tous les pouvoirs étaient concentrés dans les mains d'un seul homme, le Président-Fondateur du MPR et Président de la République. Toute initiative individuelle était étouffée dans l'œuf, à telle enseigne que personne ne pouvait, que ce soit dans l'administration, dans les sociétés étatiques ou dans l'armée, affronter le Léopard de peur de se faire dévorer.
A tous les échelons, les différents responsables politiques, administratifs et militaires devaient se contenter de dire "OUI" et courber l'échine devant le monarque et ses valets. La débâcle des FAZ, était due à la crise générale des valeurs que connaissait le pays. Cette situation se caractérisait dans la recherche constante du moindre effort, du confort et des plaisirs matériels, en d'autres termes, dans l'embourgeoisement des officiers, spécialement des officiers généraux. Cette situation n'était pas de nature à faciliter la formation de meneurs d'hommes.
Au moment de l'attaque des forces rebelles orchestrées par une " grande puissance internationale ", les FAZ n'étaient plus que leur propre ombre. La multiplication de niveaux de commandement avait enrayé toute velléité, tout esprit de combat chez le soldat zaïrois qui n'avait qu'un seul objectif : survivre.

Les chefs militaires n'avaient plus l'autorité sur leurs militaires. Les unités militaires ne l'étaient que de noms. Soyons plus pratique. L'unité de manœuvre de toute armée est le bataillon. Les effectifs d'un bataillon varient entre 800 et 1000 hommes selon les pays ou le type d'unités. Le bataillon de char a moins d'hommes que le bataillon d'infanterie ; le bataillon para commando a plus d'hommes que le bataillon d'infanterie. Les accros de l'art militaire peuvent le justifier. Un bataillon au sein des FAZ n'avait pas plus de trois cents hommes de troupes. Bien que sur papier ces chiffres étaient gonflés pour raison de fraude sur les soldes.
Au moment où les troupes de l'AFDL (la coalition rwando-ougandaise, appuyée par des forces d'une grande puissance) ont envahi le pays dans la Région de Kivu, il y avait à Goma un amalgame d'unités des FAZ : il y avait des compagnies de la DSP(Division Spéciale Présidentielle), des unités para commando, de la gendarmerie, de la force terrestre, de la garde civile, etc.
Chaque élément dépendait de son commandant installé à Kinshasa. Il n'y avait pas d'unité de commandement, ni d'officier supérieur ou général chargé de coordonner les opérations.
Et même si cet officier pouvait être désigné, personne n'allait lui obéir. Aucun officier responsable de ces différents détachements n'aurait obtempéré à ses ordres. Chacun attendait les instructions et les ordres de bataille de son chef de Kinshasa. Pour mémoire, je citerai l'exemple d'un détachement d'artillerie de la DSP dont le commandant a refusé de tirer sur les troupes ennemies et qui a été anéanties par l'artillerie adverse.

La défaite des FAZ doit avant tout être attribuée aux responsables militaires qui ont laissé l'armée dans la déconfiture la plus criante et aussi aux hommes politiques qui ont joué un rôle néfaste en accordant à certains officiers les qualités guerrières que ces officiers ne possédaient pas. Le soldat congolais était reconnu comme un bon soldat. Pendant la première guerre mondiale, les troupes congolaises ont emporté plusieurs victoires (TABORA, MAHENGE, …).
Elles ont été également auréolées de gloire pendant la seconde guerre mondiale (ASSOSA, ..). Elles de loin capables de battre les "Kadogo" (les soldats de l'AFDL). Mais, comme a déclaré un stratège de l'art militaire : " il n'y a pas de mauvaises troupes, mais de mauvais chefs militaires ".
Le Commandant Suprême des FAZ s'est référé plusieurs fois à cet adage, mais il n'a rien fait pour redresser le niveau de l'officier zaïrois. Au contraire, il nommait au grade supérieur des officiers médiocres qui assumaient de hautes responsabilités. Pourquoi n'ai - je pas quitté les FAZ dès le déclenchement de la guerre contre le Zaïre ? Une seule réponse : je suis resté fidèle à mon serment d'officier formé. Je ne servais pas le Maréchal, mais le Président de la République. Personne n'ignore que quand le militaire est nommé sous-lieutenant, il prête serment de fidélité au Chef de l'Etat (Roi ou Président) suivant le type d'Etat.

Devant la percée foudroyante des forces ennemies, il ne restait qu'une solution aux FAZ : organiser la défense derrière les obstacles naturels, comme sur la rivière Poso entre Goma et Kisangani ou derrière le fleuve Zaïre à Kisangani et Kindu. Mais cela n'était pas possible puisque les têtes pensantes de l'armée n'avaient pas (ou plus) les notions élémentaires de combat défensif. La chute de Kisangani et de Kindu a donc sonné les glas pour les FAZ. La guerre était perdue !
Toutefois, la défaite des FAZ n'était pas due uniquement aux causes énumérées ci-haut. Il y a eu plus grave : la trahison des officiers hauts placés dans le Commandement militaire. En effet, des commandants d'unités en opération recevaient des ordres de se replier sans tirer un coup de feu sur les troupes ennemies qui se présentaient devant. Le commandant en chef des opérations justifiait son ordre par une " meilleure défense en profondeur ", une stratégie typiquement zaïroise ! Le bombardement de la position défensive de Poso (Province orientale) par nos propres pilotes d'avions de combat sur l'ordre d'un officier général venait enfin confirmer que bon nombre d'officiers généraux chargés de mener les opérations étaient en intelligence le chef de l'AFDL.

MCN : Général, vous venez de faire une déclaration très importante. Vous avez bien dit " trahison ". Etes-vous convaincu et sûr de cette affirmation? Ne pensez-vous pas que certaines gens peuvent vous prendre aux mots et considérer cette déclaration mensongère ?

G.M. : La vérité blesse, je l'ai dit ci-haut. En outre, rien que pour la mémoire des milliers de soldats et officiers zaïrois qui sont morts sur le champ de bataille, il me paraît malsain de faire une fausse déclaration. Ces hommes sont morts pour une cause juste : la défense du pays. Donc, la vérité doit être connue. Si je dis qu'il y a eu des officiers qui ont trahi, je ne dis que la vérité.
Pour la petite histoire, j'ai été aussi souvent désigné, par les frères d'armes sous le sobriquet, " mulangi ya pembe " qui veut dire, bouteille blanche c.-à-d. l'homme qui ne dit que la vérité et la vérité crue. En ce qui concerne la trahison de ces officiers, le chef de file fut le Chef d'Etat-Major Général des FAZ. Le Ministre de la Défense Nationale, le Commandant de la Garde Civile et le Commandant de la DSP avaient présenté au Maréchal Mobutu des documents preuve de complicité et d'intelligence de cet officier avec le chef de l'AFDL.
Un fait m'a laissé pantois, et je n'avais pas d'explication en ce moment-là. En effet lorsque les villes de Kisangani et de Kindu sont tombées aux mains des rebelles, j'ai élaboré le plan de défense de la ville de Kinshasa. L'objectif ne visait pas la défense proprement dite de la ville, mais de retarder l'ennemi afin de négocier la reddition des FAZ. Pour le commun des mortels, l'opération peut sembler bizarre mais des situations semblables sont légions dans l'histoire de l'art militaire et de la guerre. Pensez au grand généralisme sudiste Lee qui, vainqueur à Richmond (1862) et malgré l'armada qu'il disposait encore a capitulé à Appomattox (1865), pendant la guerre de Sécession. Quand un conflit oppose deux nations ou des coalitions, l'objectif premier des belligérants est de gagner la guerre ; mais il arrive souvent que le commandant d'un théâtre d'opération qui a une vue d'ensemble et lointaine de la situation opérationnelle ordonne la capitulation pour épargner la vie de ses hommes.
Après les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki par les Américains, l'Empereur nippon a capitulé pour mettre un terme à l'hécatombe aux vues de l'holocauste causée par les deux premières et uniques bombes atomiques utilisées pendant la seconde guerre mondiale. Certains commandants, pour mémoire citons Erwin Rommel, ont combattu dans les guerres qui ont été perdues parce que leurs pays ont manqué une conduite politique efficace,ou les ressources économiques et industrielles. D'autres ont bien mené leurs troupes, mais ils ont perdu la guerre. Dans quel cas peut-on mettre les commandants zaïrois ? Ni dans un cas ni dans l'autre. Arrêtons-nous là au risque de nous lancer dans des polémiques "zaïro-congolaises". Bref, le plan de défense de la Capitale fut donc remis au Chef Etat-major Général des FAZ lors d'une réunion tenue au Ministère de la Défense Nationale le 16 mars 1996 à 01 heure 30 minutes du matin en vue de l'OG (réunion d'Etat-Major pour les opérations) prévue à 07 heures. Le numéro un des FAZ s'est présenté le matin à l'OG sans plan, feignant ignorer où il aurait déposé ce document classé "top secret". Plus tard, j'apprendrai que le plan avait été transmis nuitamment aux troupes de l'AFDL. La suite des événements le confirmera. Ainsi, lorsque le Chef d'Etat-major Général est assassiné le 16 mai 1997, ses bourreaux, les militaires de la DSP, se sont rendu chez moi pour me tuer également parce qu'ils avaient déduit que moi aussi je faisais partie du groupe d'officiers traîtres, alors que j'ignorais tout.

MCN : A propos du Général Mahele, qu'en savez-vous des circonstances de sa mort ?

G.M. :
En principe, à cette question, je ne suis pas à mesure de vous répondre pour la simple raison que je me trouvais en dehors du territoire national, sur la voie de l'exil. J'ai eu cependant l'occasion de rencontrer un officier supérieur, commandant de la DSP, qui m'a donné la version que je me permets de vous dire avec mes mots.
" Les carottes " étaient déjà cuites depuis le déclenchement des hostilités, plus d'espoir pour les FAZ. Les troupes de l'AFDL sont aux portes de la Capitale et s'apprêtent à investir la ville. En ce 16 mai 1997, dans l'après-midi, le Premier Ministre du dernier Gouvernement du Maréchal Mobutu apprend que les militaires de la DSP sont décidés à mettre à feu et à sang la ville de Kinshasa. Il cherche le Ministre de la Défense Nationale et Chef Etat-major Général des FAZ, le général Mahele. Ce dernier se trouve à Brazzaville en République du Congo, en route pour aller rencontrer M. Laurent-Désiré Kabila à Lusaka (Zambie). Il le contacte par téléphone portable et l'informe de la menace qui pèse sur la ville. La situation est très critique et le général Mahele décide de regagner Kinshasa pour calmer les militaires. Le général Mahele traverse donc le fleuve et se rend immédiatement au camp Tshatshi, la caserne de la DSP. Le commandant en second de la DSP rassemble les militaires et les présente au Ministre de la Défense Nationale et au Chef Etat-major Général des FAZ. A peine ce dernier a-t-il prononcé quelques mots pour apaiser les esprits surchauffés que dans les rangs, les militaires se sont mis à crier (en lingala) : "traître, traître, tu as trahi le pays, tu ne sortiras vivant de ce camp". Le commandant en second a essayé par tous les moyens de calmer la situation, en tentant de persuader les militaires que Mahele était encore notre chef et qu'il fallait le laisser partir. Il avait encore un rôle. Les militaires n'ont pas obtempéré aux injonctions de leur commandant. Et quand le général Mahele est monté dans sa jeep pour sortir, une voix s'est levé et a demandé aux soldats de garde de fermer la barrière. Quand Mahele s'est présenté à la barrière, il a supplié les militaires de l'ouvrir, mais un autre militaire a crié : "bobeta ye masasi" (tirer sur lui). C'est ainsi que plusieurs militaires ont tiré sur la jeep.
Ils ont atteint l'officier d'ordonnance du Général et le chauffeur qui sont morts sur le coup. Le général Mahele, blessé, a eu le courage et la force de glisser sous la jeep. Comme les militaires étaient déterminés à le tuer, ils se sont approchés du véhicule. Le premier qui regarde l'intérieur de la jeep constate qu'il n'y a que deux corps inertes. Il se retourne et dit à ses compagnons : " cet homme, comme il est reconnu, a des fétiches. Il n'est pas mort. Il a disparu ! " Dans les rangs, un autre déclare que cela n'était pas possible et intime l'ordre à son compagnon de regarder en dessous de la jeep. En jetant un coup d'œil en dessous de la jeep, il s'écrie, effectivement, il est caché sous la jeep. C'est alors qu'il sera achevé avec des coups de pistolet GP 9 mm. La panique s'installe dans la ville, le fils du Maréchal Mobutu, le capitaine Kongolu, est informé à l'entrée du camp de la mort du Général. Kongolu revenait au camp parce qu'ayant appris que le général Mahele s'y rendait. Ainsi il demande au Premier Ministre de prendre les dispositions nécessaires pour se sauver des griffes des militaires de la DSP, qui déchaînés, se sont mis à courir vers les maisons des officiers accusés de trahison.
Voilà, dans quelles circonstances le général Mahele est mort. Mais toute la vraie vérité sera connue quand les auteurs délieront leur langue.

MCN : Quelle vision avez-vous pour la future armée congolaise ?


G.M. : Aucune. Cela vous étonne et doit vous surprendre. Et pourtant, c'est la réalité. La force d'une armée, sa puissance, ne sont ni déterminés ni fixées par les militaires. C'est une option politique qu'un Etat doit lever. Vous connaissez l'histoire de l'Allemagne. Cette grande puissance européenne n'a pas eu de grandes colonies en Afrique et ailleurs. Pourquoi ? Principalement parce que le Kaiser, le chancelier Bismarck, avait opté pour une Allemagne militaire forte sur le théâtre européen. C'est donc l'autorité politique de la nation qui doit décider de la forme et de la puissance de son armée. Le militaire joue le rôle de conseiller auprès de l'autorité politique.
Pour la République Démocratique du Congo, notre beau et cher pays, il y a d'abord une nécessité absolue d'avoir un Etat au sens premier du terme. Il est superflu de donner des explications. La RDC, comme tous les autres pays africains qui vivent la hantise des insurrections, mérite une armée digne de ce nom. Tout est à refaire. Dans la situation actuelle, il n'y a pas d'armée en République Démocratique du Congo. Les composantes classiques d'une armée sont la force terrestre, la force aérienne, la force navale ou la marine, la gendarmerie et la police, les forces spéciales (la Légion d'honneur en France, les Marines aux USA, etc.).
Laquelle de ces composantes existent en RDC ? Aucune ! Voilà pourquoi je dis qu'il n'y a pas d'armée en RDC. A la naissance de l'Etat indépendant du Congo, le Roi-Souverain, Léopold II, roi des belges, avait pris soins de recruter les soldats pour les expéditions, les campagnes arabes et pour le maintien de l'ordre dans son nouveau territoire. Le coût élevé et exorbitant d'une armée des mercenaires l'avait obligé à créer la Force Publique. Et pour ce faire, il avait fait fonder des colonies scolaires qui étaient une sorte de pépinière où les futurs soldats de la Force Publique étaient instruits et initiés au métier des armes. Ce n'est que plus tard que les centres d'instruction ont poussé à travers le Congo afin de parer au plus pressé, c'est-à-dire chasser les négriers qui continuaient l'esclavagisme banni et dénoncé par la communauté Internationale.


MCN : Mais depuis quelques temps et avec l'aide de la Communauté internationale nous assistons à des efforts non négligeables d'unification de l'armée en vue d'une armée digne de ce nom. Ne faut-il pas justement soutenir les initiatives qui vont dans ce sens ?

G.M. : Certainement Il y a apparemment des choses qui se font. Mais est-ce que le chef d'Etat-major général a un réel pouvoir sur tous les militaires de la FARDC. Les responsables politiques lui laissent-ils les mains libres. C'est de cela que je parle et c'est là le problème ! Le problème est avant tout politique !




Interview réalisée par TIX



04/12/2007
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