Le Blog de Sacrebopol

LUAMBO MAKIADI FRANCO

In Memoriam
Franco Luambo Makiadi (1938-1989) : sa vie et son oeuvre

Il y a de cela 17 ans que Luambo nous a quittés. Depuis, les Congolais ont soif de la rumba pure et agressive de cet artiste-musicien. La satire et la verve oratoire sans pareil de Luambo manquent désormais beaucoup à la musique congolaise contemporaine.

Le samedi 21 octobre 2006

  travers ses œuvres amoureuses, satiriques, humoristiques, pamphlétaires, etc., Luambo libérait toutes ses émotions. Et pratiquement tout le peuple congolais se reconnaissait dans ce grand artiste. Ce musicien savait toucher la corde sensible des mélomanes congolais et d'ailleurs. Dans son style populaire à la limite de la vulgarité, il réussissait facilement à peindre ses contemporains au travers de leurs défauts, leurs qualités, leurs manies... Maniant la critique à la limite de l'insulte, il savait aussi amadouer en même temps.

Franco à 18 ans, en 1956 - 53.6 ko
Franco à 18 ans, en 1956
C'est à Sonabata, à un peu moins de 100 km de Kinshasa, qu'est né François Luambo Makiadi, le 6 juillet 1938. Le père, d'origine tetela, venait tout droit du Kasai, tandis que la maman, Hélène Mbonga Makiese, est originaire des Cataractes. A l'âge de 10 ans, Luambo François est orphelin de père. A Léopoldville, il découvre le monde de la ville avec toutes ses contradictions.

Grâce au concours d'un camarade, Luambo découvre les vertus de l'harmonica qui ne quittera plus ses lèvres. Il rencontre Ebengo Dewayon. A ses côtés, il s'initie aux premières notes de la guitare, ensuite interviendra Albert Luampasi, un autre guitariste de renom.

Adolescent, le voilà pris dans le tourbillon de la musique. Il décide de jeter son dévolu sur cet instrument à cordes qu'est la guitare et son harmonica est jeté aux oubliettes. A quinze ans, il enregistre déjà de sa voix innocente et mal maîtrisée des chansons avec le groupe Waton de Dewayon. Il commence à chanter les chansons des autres sur des thèmes mal ficelés qui font allusion aux réalités de la rue.

Naissance de l'OK Jazz

En 1956, le 6 juin à Léopoldville, l'annonce est faite d'un point à l'autre de la ville, un nouvel orchestre vient de voir le jour. Au départ, au studio Loningisa, il a enregistré « Bolingo na ngaï Béatrice ». Avec le concours de Bowané qui l'a pris sous sa tutelle, Franco s'est fait un nom. Mais Bowané gagne l'Angola et décide de s'installer à Luanda, voilà Franco seul face à un succès qui l'attend à l'horizon. Au lieu de se ronger les doigts, avec ses amis ils décident de créer un groupe musical grâce à l'apport de quelques musiciens congolais comme Pandy Saturnin (Tumba), Loubelo daniel, De la lune (guitariste) J. Serge Essous (saxo) venus à la rescousse, ils s'accordent sur la mise en place d'un nouveau style. Sur la rue Tshuapa dans la zone de Kinshasa, ils font connaissance avec M. Oscar Kashama, celui-ci les encourage et décide de les prendre en charge dans son bar, « Chez Cassien ».

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1956 : naissance de l'orchestre OK Jazz

Le 6 juin 1956 donc naît « OK Jazz », OK pour Oscar Kashama. Franco, Rossignol, Saturnin Pandy, De la lune et Essou sont les premiers musiciens. Le succès est fulgurant, mais la naïveté gâche les efforts de ces jeunes et les bonnes choses ne durent guère. En 1957, l'orchestre connaît une scission, les Congolais que sont J. Serge Essous, Landu Rossignol quittent l'OK Jazz pour créer le Rock-A-Mambo, mais deux autres Congolais vont rejoindre Franco : Célestin Nkouka et Edo Nganga. Ils vont enregistrer trois chansons qui marqueront cette époque : « Aimé wa bolingo », « Joséphine », et « Motema na ngaï epai ya mama ».

Luambo est arrêté en 1958 par les autorités coloniales, pour des raisons obscures, on parle d'une affaire de coeur, son absence réduit le succès de l'orchestre dont il est déjà le porte-flambeau. Bolhen le remplace. Ses amis brazzavillois profitent de ce temps pour regagner Brazzaville. Là-bas Nkouka Célestin, Edo Nganga sont rejoints par Nino Malaplat, J. S. Essous pour monter l'orchestre Bantous de la Capitale en août 1959.

À 26 ans - 75.9 ko
À 26 ans
A Léopoldville où il a recouvré sa liberté, Franco retrouve Vicky Longomba qui lui était resté fidèle, pour procéder au recrutement de nouveaux musiciens. Mulamba Joseph Mujos, Tshamala Piccolo et Lutumba Simon alias Simaro Masiya, font leur entrée dans OK Jazz. La Table Ronde est convoquée à Bruxelles pour statuer sur le devenir de cette colonie belge. A cet effet, Joseph Kabaselle dit Kalle Jeff est choisi pour animer la manifestation. Son orchestre fait le voyage en Belgique et Vicky Longomba choisi par Kalle fait partie du voyage. C'est à cette époque que Kalle lance la chanson « Indépendance chachacha » qui va connaître un succès continental.

Franco s'affirme ainsi dans le monde musical de la capitale, il devient de plus en plus célèbre. Lutumba, Kwamy et bientôt Verkys Kiamanguana Mateta, ainsi que Youlou Mabiala et Michel Boyibanda vont gonfler le nombre de musiciens qui feront la gloire de l'OK Jazz. Des titres comme « Mboka mo paya pasi », « Yamba ngai na leo », « Mobali ya ouilleur », sont au top du succès. L'OK Jazz est devenu incontournable.

L'ascension et la gloire

En deux décennies (70-80 et 80-90), Luambo Makiadi est au sommet de la musique. Seul maître à bord dans son orchestre, il sort de sa coquille pour imposer son leadership. Il instaure une politique de grandeur et attire auprès de lui tout ce que le pays compte de grands talents artistiques. Il vole de succès en succès. C'est l'apothéose. Luambo devient le musicien repère des grandes nuits présidentielles. Il amasse sans coup férir biens matériels et gloire spirituelle. L'OK Jazz est devenu le Tout Puissant OK Jazz.

Michelino, Josky et Franco - 92.5 ko
Michelino, Josky et Franco
La première décennie citée plus haut va marquer un grand tournant dans la vie de l'orchestre. Des musiciens de renom comme Sam Magwana, Dizzy Mandjeku, Josky Kiambukuta, Ntesa Dalienst, Jo Mpoy, Ndombe Opetum Pépé et autres sont achetés à prix d'or pour venir grossir les rangs de l'orchestre. Ils viennent ainsi s'ajouter à Youlou, Boyibanda, Isaac Muzikiwa, Dessoin, Decca, Simaro et consorts pour former le grand OK Jazz qui va terrasser tout sur son passage.

Désormais l'orchestre est modelé à son image. Il en est l'inspirateur, il le hissera au rang des plus grands orchestres populaires de danse de l'Afrique noire. Les oeuvres à succès se succèdent à un rythme infernal. Il n'est plus conditionné par des pseudo-producteurs. Il a lui-même créé plusieurs marques pour produire les chansons de son groupe.

Déjà les musicologues retiennent et observent deux styles de musique qui s'opposent. L'un soutenu par l'African Jazz, c'est l'école Kalle dont le fidèle disciple sera Tabu pascal qui deviendra un peu plus tard Tabu Ley Rochereau le Seigneur. L'autre style est imposé par Franco. On parle désormais de deux écoles : celle créée par Kalle, et celle créée par Franco. Et ce sont ces deux styles de musique qui vont s'imposer tout au long des années jusqu'en cette période actuelle.

Les contrats pleuvent, les invitations se multiplient, Luambo est débordé. Homme d'affaires aguerri, il multiplie les investissements, des maisons de production, une maison de pression de disques et un investissement immobilier qui lui donne un charisme inégalable. C'est ainsi qu'il va créer son complexe « Un-deux-trois » dans la zone de Kasavubu, avant d'ajouter une aile qu'il baptisera « Mama Kouloutou ».

En 1982, il décide de s'installer en Europe avec tous ses musiciens pour une durée indéterminée, mais tout en créant de nouvelles structures pour l'édition, la promotion et la production de disques. Tantôt à Paris, tantôt à Bruxelles, il croule sous le succès. Des titres comme « Non », « Très fâché », « Mamou », « Makambo nazali bourreau », « très impoli », « Lettre au DG », « Mario », sont des véritables philippiques qu'il distribue à la ronde comme des bouquets de fleurs tour à tour à la femme, aux intellectuels et à une certaine jeunesse. En 1983, le grand maître se rend aux Etats-Unis pour une grande tournée, où il confirme sa célébrité auprès des afro-américains. La diaspora négro-américaine l'accueille chaleureusement.

Sa mort…

Perte de mémoire, douleurs, mal de reins, il n'en pouvait plus de supporter le mal qui le rongeait de l'intérieur. De nombreux médecins vont courir à son chevet sans jamais poser un diagnostic convenable. Au début de l'année 1988, il refait le voyage de Bruxelles pour aller subir des analyses et trouver la cause de sa maladie. De plus en plus épuisé, il perd du poids. La masse humaine se rétrécit et ses supporters sont gagnés par le doute. Sa famille et ses proches sont pris par l'angoisse. Et s'il venait à disparaître ? Tout Kinshasa bruit des nouvelles de la mort de Luambo. Beaucoup vont le tuer dans l'imaginaire collectif avant qu'il ne le soit dans la réalité. De clinique en clinique, de spécialiste en spécialiste, Luambo traîne sa maladie, sans trouver le moindre répit. Certains parlent d'un cancer des os, d'autres d'une insuffisance rénale, les plus radicaux n'y vont pas par quatre chemins : Franco est atteint du Sida.

Mais malgré le mal qui le ronge, il trouve les forces d'enregistrer ses dernières chansons soutenu par la voix de Sam Mangwana et d'autres musiciens qui sont à Bruxelles. Mais ses jours sont comptés. Le ciel s'obscurcit et pourtant lui, il y croit toujours. Il annonce même son retour pour d'ici peu. Finalement, voyant son état s'empirer, les médecins l'hospitalisent à l'Hôpital Mont-Godinne non loin de la ville de Namur (Belgique). Là son épouse et son frère Jules lui rendent régulièrement visite. Ses enfants sont également là, inquiets de la tournure prise par les événements. Ils voient leur père se décomposer. Chacun de ses mouvements augmente le mal. Le baobab est atteint.

Les nuages s'assombrissent. Il est au bout du chemin. La nuit du 12 octobre 1989, Luambo n'en peut plus de lutter. Il jette l'éponge. Un grand baobab de la musique congolaise moderne est tombé.

Jeannot Ne Nzau © Le Potentiel 21.10.2006




15/11/2007
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